Nocturne Benson & Hedges

Les enfants dorment. Tu fumes sur ton balcon
ta cigarette du soir. C’est la seule incandescence
que tu peux encore t’offrir seul. Sans faire appel
aux yeux vrais – aux cheveux fous de cette voix
un peu trop belle que tu te promets peut-être
trop d’aimer. C’est l’heure où le soir devient
automne. La brunante a collé aux fenêtres
des immeubles voisins un blond affectueux
d’étiquette vieillie – comme sur le verre d’un
âge où l’on ne revient pas. Un blond intenable
de promesses – d’intérieurs doux à partager.

Il sera bientôt temps de rentrer chez toi.
Mais tu ne sais pas encore où tu habites.

Treizains – 1

Nous ne tenons plus. L’hiver a rongé
nos charpentes. Même nos précieux clous
suffisent mal. Ils sont trop secs. Ils cassent
au moindre cri. Ils s’effritent en nous.

On les a plantés là pour que ça chauffe
dans le gel de nos veines. Notre ciel
ne neige plus mais il nous suce. Il faut
faire feu de tout ce qui rouille encore.

On les a plantés là pour rabouter
les morceaux de nos corps. Pour accoupler
nos membres gâtés. Ils n’écoutent pas.

Ils veulent s’en aller. Tenter l’amour
ailleurs. On a beau l’interdire. Ils veulent.

50 Boulevard Voltaire

Pardonnez-nous si nous dormons encore.

Ce n’est pas notre faute. Nous ne savons pas pourquoi
nous nous sommes endormis. Un soir il a fallu
nous étendre. Cesser de remuer. Retenir
notre souffle. Être le moins possible.

C’était trop difficile pour nous.

On nous a perforé le soleil. Le souffle
s’est enfui loin de nos sourires.
Il est parti danser sans nous.

Ce n’est pas notre faute.

Nous aimerions le rappeler à nous.
Hélas la voix nous manque.

Pardonnez-nous.

Clementine Old fashioned

Il neigera ce soir. Tu laisses traîner tes pelures
en mille monceaux fragrants un peu partout chez

toi. C’est un signe sûr. Tu t’es toujours senti chez toi
en décembre, où que tu sois. C’est le seul mois qui sait
encore te donner le sens des intérieurs abrillés de joie.

Il ne te fallait autrefois qu’une pluie d’août. Il suffisait
que tu te mouilles les pieds dans un dégel assez bien
camouflé sous la neige – ou dans un tas de feuilles
mortes – pour que le moindre abri devienne

une chambre chaude et orangée.

Mais la magie
a commencé à fondre
au fond du verre. Remue-le doucement.

Tanqueray Tonic

Évite si tu peux les miroirs ce matin.

Si tu ne veux pas penser à elle. Tu lui ressembles
de plus en plus. Toi son petit écureuil bedonnant.
C’était le nom à payer pour ses meilleurs câlins.
Et pour ces baisers roses que tu devais sinon récolter
sur son passage, collés à mille mégots d’Export «A» vertes.

Tu ne revivras jamais toute la splendeur des glaçons
qui tintaient comme des rêves dans ses verres multicolores.
Tu y trempais ton doigt quand elle regardait ailleurs.
Puis tu te léchais comme un amour déçu.

Tu as toujours su dévorer ta grimace en silence.

As-tu vraiment besoin de voir encore que nous demeurons
à jamais perméables et nus, comme au premier sourire?